jeudi 18 janvier 2018

Steven J. ZALOGA, Inside the Blue Berets. A Combat History of Soviet and Russian Airborne Forces 1930-1995, Presidio Press, 1995, 339 p.

On ne présente plus Steven Zaloga, auteur de multiples ouvrages, dont de nombreux volumes Osprey, sur les forces russes ou soviétiques. Dans cet ouvrage plus conséquent, maintenant un peu daté (1995), il retrace l'histoire des forces aéroportées russes jusqu'à cette date, prenant la suite de David Glantz qui avait déjà écrit un ouvrage sur le même sujet s'arrêtant en 1985.

Les Soviétiques ont en effet été des pionniers de l'armée aéroportée, réalisant leurs premiers sauts dès 1930 à Voronej. Les parachutistes russes sont cependant handicapés par l'absence d'une véritable flotte d'avions de transport (on reconvertit les vénérables bombardiers TB-3 pour larguer, depuis l'aile parfois, les paras...) et de planeurs. Les manoeuvres de Kiev, en 1935, impressionnent toutefois de nombreux observateurs étrangers, dont les Allemands, avec le destin que l'on sait.

Les purges de 1937-1938 décapitent aussi, dans l'armée, le commandement des VDV, les forces aéroportées soviétiques. Toutefois, Zaloga s'accroche encore à l'idée que les purges ont brisé dans l'oeuf les conceptions révolutionnaires des penseurs soviétiques comme Toukhatchvesky. D'autres historiens soulignent maintenant que ces innovations, comme la bataille en profondeur, étaient sans doute peu adaptés à la réalité du temps de l'armée soviétique, comme le montrent d'ailleurs les exercices d'entraînement. Les paras sont engagés comme infanterie dans la bataille de Khalkin-Gol, puis en Finlande ; c'est que durant l'occupation de la Bessarabie en Roumanie que des opérations aéroportées ont de nouveau lieu, sans grande opposition. Les VDV connaissent des réorganisations structurelles successives, pour finir par contenir des corps d'armée à plusieurs brigades au moment du déclenchement de Barbarossa. Là encore engagés comme infanterie, les paras sont décimés, même s'ils contribuent à ralentir Guderian sur la route d'Orel, à Mtsensk, en octobre 1941.

dimanche 14 janvier 2018

David R. HIGGINS, Jagdpanther vs SU-100. Eastern Front 1945, Duel 58, Osprey, 2014, 80 p.

La série "Duel" d'Osprey confronte deux matériels adverses durant un conflit. Ce volume paru en 2014 met ainsi face-à-face le Jagdpanther et le SU-100 sur le front de l'est, à la fin de la guerre.

La partie technique et historique du livre est sans aucun doute la plus intéressante. Si les Allemands ont réfléchi à des véhicules blindés sans tourelle -StuG, puis Panzerjäger- dès avant la Seconde Guerre mondiale, ce n'est pas le cas des Soviétiques qui s'y adaptent pendant le conflit lui-même. Les canons d'assaut soviétiques sont d'ailleurs davantage prévus pour le soutien d'infanterie que pour le combat antichar, à l'origine. Le Jagdpanther, basé sur le châssis du Panther, armé de la même pièce de 88 mm qui équipe le Tigre II, n'entre pas en production avant janvier 1944 et ne sort qu'à un peu plus de 400 exemplaires. Le SU-100 est censé remplacer le SU-85, devenu obsolète face aux derniers modèles de chars allemands et au vu de l'entrée en service du T-34/85 auquel il n'apporte aucun atout particulier. Le SU-100 est produit à partir de l'été 1944 et arrive sur le front dans les derniers mois de l'année (le chiffre de sa production, 1350 unités, n'est malheureusement donné que dans les dernières pages, étrangement).

L'exemple d'engagement choisi pour illustrer le combat entre les deux mastodontes est le front hongrois en 1945. Les Jagdpanther sont normalement organisés en bataillons indépendants de 45 véhicules, à disposition d'un corps d'armée ou d'une armée pour servir de "brigade de pompiers" selon les besoins. Les SU-100 sont d'abord organisés en régiments de 21 véhicules, puis en brigades de 65 engins lorsqu'ils sont suffisamment nombreux. La doctrine allemande prévoit que le Jagdpanther est là pour détruire les blindés lourds ennemis à longue portée, changeant de place régulièrement, opérant avec un tandem en pointe pour l'offensive, et le reste de l'unité derrière. Le SU-100, au contraire, privé de mitrailleuse d'appoint à côté de son canon de 100 mm, opère comme artillerie autopropulsée : il se met en position sur les flancs ou les hauteurs au moment d'une attaque, et engage toute cible à portée, visant en priorité les chars et les canons antichars. Pendant l'opération Frühlingserwachen, lancée par les Allemands le 6 mars 1945 au nord-est du lac Balaton en Hongrie, ces derniers disposent des Jadgpanther du s.P.A. 560 (6 véhicules avec la 12. SS P.D. Hitlerjugend), de ceux rattachés au II./SS-Pz.Rgt 2 de la Das Reich (6 opérationnels), de ceux rattachés au I./SS-Pz.Rgt 9 de la Hohenstaufen (10 opérationnels), soit 22 engins opérationnels en tout. En face, la défense soviétique peut compter sur 17 SU-100 opérationnels au sein de 3 régiments dont un de la Garde faisant partie du 1er corps mécanisé de la Garde, ainsi que de 46 autres d'une brigade de la Garde. Le 3ème front d'Ukraine reçoit, une fois l'offensive allemande déclenchée, une brigade avec 21 engins opérationnels et une autre avec 63 engins opérationnels (toutes les deux de la Garde), faisant partie de la 6ème armée de chars de la Garde (2ème front d'Ukraine). Soit 147 engins, en tout.

Si le Jagdpanther montre sa supériorité sur le plan tactique, comme à Deg, le 9 mars, où le s.P.A. 560 détruit une douzaine de SU-100 lors de l'assaut de la localité, l'engagement de réserves mobiles par les Soviétiques, comme les brigades de SU-100, saignent littéralement à blanc les pointes blindées allemandes, malgré les pertes. Au 10 mars, le s. P.A. 560 n'a plus que 2 Jagdpanther en ligne. Lors des combats pour établir une tête de pont sur le canal de la Sio, là encore les Allemands subissent des pertes intolérables, même si des régiments de SU-100 perdent jusqu'aux deux tiers de leurs effectifs pour stopper leur progression.

Les deux véhicules montrent que, progressivement, la différence entre canon d'assaut et chasseur de chars s'estompe, les engins allemands et soviétiques tirant à la fois des munitions explosives et antichars. Le Jagdpanther est handicapé par son canon long, qui pèse sur sa suspension, entraînant une faible disponibilité, et par son moteur à essence. Il se révèle redoutable toutefois lors des engagements à longue portée. Le SU-100 quant à lui est meurtrier lorsqu'il est utilisé par batterie de 5 véhicules, en embuscade à l'orée d'une forêt, à flanc de pente, guidée par un observateur. Les spécialistes ajoutent même que dans l'idéal, il faut combiner SU-100 et ISU-152 pour avoir un tandem fatal. Les deux véhicules continuent d'ailleurs de servir pendant la guerre froide -le Jagdpanther dans l'armée française, le SU-100 en Egypte, par exemple.

Intéressant sur le plan technique et historique des véhicules, très bien illustré, ce petit volume laisse toutefois sur sa fin quant au plan tactique, l'auteur ne descendant pas jusqu'à l'analyse détaillée de petits engagements pour mieux montrer l'emploi respectif des deux engins.

jeudi 11 janvier 2018

Alex JORDANOV, Merah. L'itinéraire secret, Paris, Nouveau Monde Editions, 2015, 360 p.

Lecture intéressante que celle de ce livre d'enquête journalistique sur Mohamed Merah. Et ce bien que la structure du livre soit un peu déroutante.

En effet, si l'entame commence par l'assaut du RAID sur l'appartement où s'est retranché Mohamed Merah, et si le début du livre retrace le parcours de Merah, depuis l'enfance jusqu'à l'adolescence en passant par la prison, qui joue un rôle important dans son parcours, la suite du livre part un peu dans tous les sens, est dense, touffue, bourrée de détails, et il faut s'accrocher suivre.

Le travail met cependant bien en exergue l'environnement dans lequel a évolué Mohamed Merah qui était loin d'être un "loup solitaire", que ce soit le milieu islamiste de sa famille et des personnes gravitant autour, celui de la délinquance puis du grand banditisme, notamment le trafic de stupéfiants aux Izards, sans parler de ses voyages à l'étranger, notamment dans des terres de djihad.

Il y a toute fois des passages plus surprenants, comme à la page 88 lorsque l'auteur explique qu'à l'été 2010, alors que Mohamed Merah navigue entre la Syrie et l'Irak, le front al-Nosra et le Front islamique des Frères musulmans (?) sont déjà actifs, ce qui est manifestement erroné. De la même façon, l'auteur accorde sans doute une importance trop exclusive à Haji Bakr et aux documents retrouvés à Tal Rifaat en 2014 et exploités par le journaliste Christoph Reuter. A la page 123 également, l'auteur décrit Omar Diaby comme le "recruteur numéro 1 de Français pour l'Etat islamique en Syrie", ce qui est inexact. Diaby a certes fait partir beaucoup de jeunes Français en Syrie, qui après ont souvent rallié l'EI, mais il n'a jamais lui-même intégré cette organisation, rejeté par elle, et non coopté par le front al-Nosra ; aujourd'hui Diaby fait partie avec les restes de sa brigade du Part Islamique du Turkistan, mouvement ouïghour majoritairement, proche d'al-Qaïda et qui opère avec Hayat Tahrir al-Sham, successeur du front al-Nosra en Syrie. 

L'enquête met aussi en évidence le rôle plus que trouble du grand frère de Merah, Abdelkader. Elle décrit avec un luxe de détails la chevauchée macabre de Mohamed Merah, depuis le vol du scooter servant aux déplacements pour les assassinats jusqu'à ces derniers ; les errements de l'administration ; les récupérations politiques de l'affaire ; et les départs du "cercle" proche de Merah vers la Syrie à partir de 2014 notamment, pour rejoindre ce qui va devenir l'Etat islamique. Page 301 toutefois, l'auteur annonce la mort d'Abou Mousab al-Souri en janvier 2014, "du côté d'Alep", alors qu'il s'agit d'Abou Khalid al-Souri, un temps secrétaire du précédent, qui faisait alors partie d'Ahrar al-Sham et avait été désigné envoyé spécial de Zawahiri pour régler la "fitna" entre l'EIIL et le front al-Nosra, sans succès. Abou Khalid est tué le 21 février 2014 lors d'un attentat kamikaze de l'EI (et non en janvier). Concernant Abou Mousab al-Souri, en 2014 encore il était toujours emprisonné...

Un livre à lire donc, d'autant qu'il avait été publié entre les attentats de Charlie Hebdo de janvier 2015 et ceux de novembre 2015 à Paris, ce qui en fait toute la valeur.

dimanche 7 janvier 2018

E.B. SLEDGE, With the Old Breed at Peleliu and Okinawa, Presidio Press, 2007, 353 p.

C'est après avoir revu la série The Pacific de HBO que j'ai décidé de lire pour la première fois With the Old Breed, qui traînait dans mon étagère de livres à lire depuis des années.

E.B. Slegde publie ce récit en 1981. Il s'agit de notes qu'il a prises à partir du retour de la bataille de Peleliu, sur l'île de Pavuvu dans les Russell. Il les a consignées sur une bible de poche qu'il emportait avec lui.

Sledge s'est engagé dans les Marines et a été servant de mortier dans la compagnie K, 3ème bataillon, 5ème régiment de Marines, 1ère division (surnommée The Old Breed, ce qui donne le titre du livre).

Sledge, qui a traversé les deux batailles épouvantables de Peleliu et d'Okinawa, relate, dans ce qui est sans doute un des meilleurs récits d'acteur de la guerre du Pacifique, un front sans doute parmi les plus abominables de la Seconde Guerre mondiale.


Il a été profondément marqué par la bataille de Peleliu, une des plus sanglantes de la guerre du Pacifique, et qui a été son baptême du feu. Le livre témoigne de la stratégie américaine du "saut de puce" d'île en île, du cauchemar constitué par le terrain et le climat, de la peu accueillante île de Pavuvu où les Marines sont stationnés avant leurs débarquements, et du caractère déshumanisé des deux adversaires. Aux atrocités commises par les Japonais répondent celles de ses camarades, dans lesquelles il manque de basculer plusieurs fois. Preuve qu'un "homme ordinaire" peut tout à fait devenir une machine de guerre sans pitié dans un tel contexte.

Sledge raconte les batailles du point de vue du fantassin, de sa section de mortiers et de sa compagnie, mais essaie de replacer les affrontements dans leur contexte plus large avec des passages en italique dans le livre, par ailleurs accompagné de nombreuses cartes, ce qui permet de bien situer les événements. Un classique incontournable pour tout amateur du sujet.

vendredi 5 janvier 2018

Robert CULLEN, L'ogre de Rostov, Paris, Presses de la Cité, 1993, 237 p.

En 1993, Robert Cullen, ancien correspondant de Newsweek à Moscou et travaillant au New Yorker, signe sans doute le meilleur ouvrage sur le cas du tueur en série Andrei Chikatilo. Entre 1978 et 1990, ce dernier a assassiné au moins 52 personnes, dans des conditions particulièrement atroces : les meurtres sont précédés ou suivis de viols et de mutilations avec actes de cannibalisme. Il a commis ses crimes dans l'oblast de Rostov-sur-le Don, mais aussi quelques-uns dans d'autres républiques soviétiques.

L'ouvrage montre comment l'URSS, dans les années de transition menant à la perestroïka, avec un pic dans la guerre froide, est désarmée face à un véritable tueur en série. Il faudra l'acharnement de Fetisov, le chef de la milice de Rostov, et surtout de Viktor Bourakov, experts en science médico-légale qui dirige le groupe spécial d'enquêteurs constitué pour l'enquête, afin que l'affaire soit menée à bien. L'enquête ne démarre d'ailleurs vraiment qu'en 1983, alors que Chikatilo a déjà tué plusieurs personnes. Ce dernier est même arrêté en 1984, mais relâché faute de preuves suffisantes, et en raison des limites des analyses scientifiques soviétiques de l'époque. Il tuera encore pendant 6 années. Bourakov est aussi le premier à demander le renfort d'un psychiatre, Alexandr Boukhanovsky, qui dresse un portrait psychologique du serial killer -intitulé Citizen X, nom choisi par le téléfilm de 1995, qui s'inspire assez librement du livre de Cullen, avec Stephen Rea, Donald Sutherland et Max von Sydow dans le rôle de Boukhanovsky. C'est d'ailleurs ce dernier qui obtient les aveux de Chikatilo après son arrestation définitive. Après un procès expéditif, Chikatilo est condamné à la peine de mort et exécuté dans la prison de Novocherkassk en février 1994.

jeudi 4 janvier 2018

Marjolaine BOUTET et Philippe NIVET, La bataille de la Somme. L'hécatombe oubliée 1er juillet-18 novembre 1916, Paris, Tallandier, 2016, 270 p.

Comparée à Verdun, la bataille de la Somme reste relativement méconnue du public français. Il faut dire que la bataille a été essentiellement menée par les Britanniques et leurs alliés des dominions : on se rappelle du chiffre de 20 000 morts anglais le premier jour de la bataille, terrible en soi. Les deux historiens proposent donc, à partir, surtout de l'historiographie anglo-saxonne, une synthèse "d'histoire totale" sur la bataille de la Somme, qui en aborde tous les aspects. Synthèse assez réussie, me semble-t-il. Un regret peut-être, qu'il n'y ait pas d'illustrations hormis les cartes.

L'offensive de la Somme est le projet de Joffre, né dès la conférence de Chantilly en décembre 1915, mais mûri dans les mois suivants. Au départ l'offensive doit être essentiellement française, mais la bataille de Verdun change tout : ce sont les Britanniques qui fourniront le gros de l'effort. Plus de 50 divisions au total, et de nombreux membres des dominions, Australiens, Néo-Zélandais, Canadiens... l'effort logistique, côté allié, est impressionnant. En face, les Allemands ont bâti un système défensif solide, avec villages fortifiés et défenses enterrées qui feront l'admiration des assaillants quand ils s'en empareront.

Le 24 juin commence le plus puissant bombardement de l'histoire, qui dure une semaine, sans pour autant entamer sérieusement les défenses allemandes. L'infanterie anglaise, encore largement composée de volontaires malgré le début de la conscription, monte à l'assaut sans être vraiment coordonnée avec le barrage roulant d'artillerie et l'appui de l'aviation. Faute de quoi les rares succès ne peuvent être exploités, avec de très lourdes pertes à la clé. Les Français en revanche, plus expérimentés, coordonnent beaucoup mieux leurs différentes armes ce qui explique des progrès plus francs et des pertes moins sévères. La bataille se transforme progressivement, comme à Verdun, en guerre d'usure, les Britanniques continuant d'attaquer, les Allemands lançant des contre-attaques et essayant de remettre de l'ordre dans leurs lignes, parfois désorganisées. Les Anglais lancent des offensives jusqu'en novembre, utilisant, pour la première fois, en septembre 1916, des chars. Au final, le front s'est déplacé, mais l'offensive n'a pas eu le résultat décisif escompté. Ludendorff et Hindenburg, qui ont pris la tête de l'armée allemande pendant la bataille, vont organiser le repli de l'armée allemande vers de meilleures positions défensives.

La bataille de la Somme témoigne du niveau de la "guerre industrielle" atteint en 1916. Les généraux, comme Haig, le commandant anglais, n'ont pas mesuré l'impact de la dimension logistique et les difficultés de transport : ils s'en tiennent à l'assaut, vu comme "rite de passage", quelles que soient les pertes. L'infanterie britannique qui participe à l'offensive est inexpérimentée ; les services de renseignement britanniques n'ont pas brillé par leur efficacité en amont. En revanche, les Britanniques, comme les Français, misent sur leur artillerie, dont la précision reste douteuse. Les gaz de combat, phosgène et lacrymogène, sont employés. L'infanterie britannique sera toutefois décimée par les mitrailleuses allemandes. Au-dessus de la Somme, les Français appliquent dans les airs les leçons de Verdun, notamment pour la coordination entre avions d'observation et chasse, et l'engagement de formations plus vastes. Les chars, en raison du secret de leur emploi, n'ont pas eu l'effet escompté. Leur impact psychologique sur les troupes allemandes toutefois, comme celui de l'aviation, est important.

Plus de 4 millions d'hommes ont participé à la bataille, plus d'un sur trois compte parmi les pertes. L'armée britannique est très diverse : remplie de tensions politiques aussi, puisque des Irlandais des deux bords (unioniste et indépendandiste) combattent sur la Somme. Les troupes des dominions, comme ceux de Terre-Neuve et les Sud-Africains, paieront parfois un lourd tribut. On trouve même des engagés volontaires américains. Les Français contribuent aussi à l'offensive, avec des troupes coloniales, qui ne tiennent pas toutefois un rôle majeur. Les Allemands, en infériorité numérique, vont de plus en plus chercher à développer l'autonomie des petites unités, capables de prendre des initiatives en l'absence d'ordres du commandement : les Strosstruppen ne sont pas loin, d'ailleurs immédiatement mythifiées, on pense à Ernst Jünger. Les soldats témoignent des bombardements, des intempéries, de l'impossibilité de se déplacer de jour avec l'observation aérienne. Côté français, on note au moins un refus collectif de revenir en première ligne, dû à des promesses non tenues par les officiers. La camaraderie semble plus jouer que le débat autour de contrainte et consentement ; certains soldats trouvent un réconfort dans la religion, d'autre dans une esthétique de la guerre. Les blessures sont essentiellement provoquées par l'artillerie. Les soins sont mieux organisés, avec récupération sur le champ de bataille et système de tri des blessés en fonction de l'état. Mais le champ de bataille reste jonché de corps et de matériel ; parfois les cadavres servent d'obstacles.

A l'arrière, côté allié, la présence importante de troupes britanniques dynamise le commerce local, mais provoque des problèmes de ravitaillement pour les civils. Les villes et villages accueillent les blessés, et les prisonniers allemands. L'artillerie allemande frappe l'arrière des positions alliées, entraînant des pertes. Dans les territoires occupés, l'occupation "apaisée" est un peu tendue par l'approche de la bataille. Le bombardement préparatoire allié entraîne d'importantes destructions ; à Péronne, la population évacue, l'accueil des réfugiés plus au nord ne se déroulant pas toujours très bien. Les destructions sont considérables, aggravées par le repli allemand du début de 2017, avec une politique systématique de "terre brûlée".

La mémoire de la bataille passe d'abord par le cinéma. L'armée britannique fait tourner La bataille de la Somme, qui est un vrai succès en salles. Les Allemands, eux aussi, consacrent un film à la bataille pour leur propagande. Des oeuvres d'art sont aussi réalisées. En France, la bataille de la Somme est largement éclipsée par Verdun. En Allemagne, en dépit de la participation d'écrivains ou d'artistes (Jünger, Dix), la bataille de la Somme ne connaît pas non plus une postérité affirmée. Ce sont les Britanniques qui entretiennent la mémoire du conflit : elle a aussi inspiré des oeuvres littéraires, comme le Seigneur des Anneaux de Tolkien qui était dans les tranchées. De nombreux cimetières sont entretenus ; les touristes viennent essentiellement du monde anglo-saxon. Côté français, la création de l'Historial de Péronne marque aussi un tournant.

La bataille de la Somme n'a pas emporté la décision, ce qui pèse sur le moral des soldats et des civils, dans un contexte morose -chute de la Roumanie. Elle a été très coûteuse en vies humaines, avec en tout plus d'un million de pertes dans les deux camps. Les Allemands, en difficulté face à la bataille du matériel, lancent des négociations qui échouent, ce qui les poussent en retour à lancer la guerre sous-marine à outrance, avec le résultat que l'on sait. Joffre est remplacé par Nivelle. La bataille montre l'absence de coordination entre alliés ; l'armée britannique se professionnalise, elle, au prix du sang. Sur le plan militaire, elle conforte les Français dans la valeur de la défense ; elle pousse les Allemands vers les tactiques autonomes de petites unités ; les Anglais apprennent à mieux coordonner leurs armes, à préparer logistiquement les batailles pour économiser les pertes, et à mieux utiliser les chars, en commençant la réflexion sur les tactiques de pénétration. Tout cela préfigure largement la Seconde Guerre mondiale.

jeudi 28 décembre 2017

Wendell STEAVENSON, The Weight of a Mustard Seed, Atlantic Books, 2010, 305 p.

Livre écrit par la journaliste Wendell Steavenson, qui a notamment travaillé pour le Time. Le titre est tiré du verset 47 de la sourate Al-Anbiya (Les prophètes) : "Au Jour de la Résurrection, Nous placerons les balances exactes. Nulle âme ne sera lésée en rien, fût-ce du poids d’un grain de moutarde que Nous ferons venir. Nous suffisons largement pour dresser les comptes."

La journaliste retrace le parcours d'un général de Saddam Hussein, Kamel Sachet Aziz al-Janabi, afin d'illustrer le régime totalitaire et la corruption morale provoquée par le dictateur irakien. Ayant parcouru l'Irak en 2003-2004, elle a ensuite interrogé de nombreux exilés irakiens dans les pays voisins, et à Londres, et a réussi à pénétrer l'histoire de certains membres importants du Baath. C'est par l'entremise d'un docteur haut placé dans le corps médical militaire, ayant servi dans quatre guerres irakiennes, qu'elle entre en contact avec la famille de Kamel Sachet, général des forces spéciales et commandant des forces irakiennes au Koweït pendant la guerre du Golfe. Accusé de trahison, il est exécuté sur ordre de Saddam Hussein en 1998. Né en 1947 dans une famille pauvre, Sachet a d'abord servi dans la police, puis rejoint l'armée en 1975. Il entre dans les forces spéciales, où il atteint le rang de major. Il se distingue pendant la guerre Iran-Irak mais subit aussi le courroux du dictateur, connaît la torture et la prison. Il conduit l'assaut sur le Koweït, mais après la retraite et l'écrasement par les Américains, il perd ses illusions et se retire comme un pieux musulman -il était de plus en plus attiré par la religion dès la décennie 1980- jusqu'à son exécution. Il a été gouverneur de la province de Maysan et a de fait dirigé une commune salafiste.

Bien qu'elle ne l'ait jamais rencontré, la journaliste tisse le portrait d'un homme qui a obéi à l'une des dictatures les plus sanglantes de la région. Ce qui l'intéresse, c'est la question de l'obéissance aux ordres, comme un "homme ordinaire" peut se mettre au service d'une telle cause : elle cite Arendt, Levi et Milgram, on pense aussi bien sûr au travail de C. Browning.

Comme le souligne Kyle W. Orton, le parcours de Sachet est intéressant car il nous montre le revirement du régime de Saddam Hussein. Sachet est jeté en prison en 1983 et il y entame sa conversion au salafisme. L'importance de la guerre Iran-Irak et d'un pays en guerre pendant quasiment 25 ans d'affilée ne doivent pas être négligés. En 1992, quand il est nommé gouverneur de Maysan, Sachet bâtit ici une communauté salafiste, anticipant le lancement officiel de la "campagne de la Foi" par Saddam Hussein l'année suivante. Mais il se met à dos les baathistes proches de Saddam, qui le font démettre de son poste de gouverneur en 1994, ce qui ne l'empêche pas d'approfondir sa conviction religieuse. La police secrète surveille sa famille, sa maison est truffée de micros : finalement, selon une pratique courante de la dictature irakienne, véritable prison intérieure, sa fille de 14 ans est violée. Sachet est exécuté pendant les raids aériens de l'opération Desert Fox en décembre 1998, sans que l'on en connaissance encore aujourd'hui le motif précis. Mais Saddam n'a pas réagi contre le salafisme, mais contre une menace supposée à l'égard de son pouvoir. Une des mosquées que Sachet avait bâtie devient un pôle de l'insurrection djihadiste après 2003 et ses fils entrent dans des formations djihadistes.

Bien qu'écrit dans un style journalistique et non universitaire, et bâti sur des témoignages recueillis et pas forcément recoupés, l'ouvrage est donc utile à quiconque s'intéresse à l'histoire contemporaine de l'Irak, pour éclairer l'actualité.

mercredi 27 décembre 2017

Pierre HUGOT, La transhumance des Arabes Missirié et les batailles intertribales d'Oum Hadjer de 1947, Paris, L'Harmattan, 1997, 181 p.

Publié sous l'égide de l'association Pour mieux connaître le Tchad, fondée en 1992 par des intellectuels français et tchadiens pour mieux faire connaître l'histoire de ce pays, ce livre reprend le récit des batailles intertribales d'Oum Hadjer en 1947. Pierre Hugot, l'auteur de ce texte en 1949, était alors le chef du district concerné. Un mois après sa prise de fonctions, il affronte les combats entre Missirié et Rattanine. C'est l'affrontement le plus violent et le plus meurtrier entre la fin de la conquête coloniale et le déclenchement de la guerre civile au Tchad, provoqué par un mécontentement contre des excès fiscaux, coutumiers ou officiels. Il est donc particulièrement intéressant de rééditer ce document.

Le récit de P. Hugot est suivi de plusieurs documents administratifs qui commentent la situation. La partie la plus intéressante est sans doute le dialogue entre Claude Durand, chargé par l'association d'éditer le livre, et P. Hugot. L'intérêt principal du propos, malgré la place exclusive accordée aux anciens administrateurs coloniaux, les seuls témoins consultés ici, est de montrer que ces affrontements n'ont rien d'interethniques. En réalité, l'administration coloniale, plus que clairsemée, isolée, avec une administration centrale qui tarde à prendre les décisions, explique à elle seule ou presque les affrontements. Placer les transhumants Missirié sous l'administration d'un chef de canton sédentaire Rattanine, avide de prélever des impôts coutumiers sur ses nouveaux administrés, a été une erreur.  Le livre se complète par un répertoire sur les Missirié et une présentation de leur transhumance à l'échelle de la cellule familiale (Kashimbet), accompagnée de cartes.

Le livre n'est donc pas à proprement parler un ouvrage universitaire, puisqu'il fait surtout appel à un ancien administrateur ayant servi 15 ans dans le pays. Néanmoins le témoignage, un peu remis en contexte, permet de mieux comprendre la situation du Tchad au sortir de la Seconde Guerre mondiale. C'est un ouvrage qui n'intéressera que les spécialistes ou les passionnés de l'histoire du pays, toutefois.

dimanche 17 décembre 2017

Albrecht WACKER, Sniper on the Eastern Front. The Memoirs of Sepp Allerberger Knights Cross, Pen and Sword Military, 2005, 178 p.

Josef "Sepp" Allerberger a été l'un des tireurs d'élite les plus efficaces de l'armée allemande sur le front de l'est pendant la Seconde Guerre mondiale. L'auteur, Albrecht Wacker, spécialiste des armes, a interviewé l'ancien sniper pour bâtir cet ouvrage, qui ne constitue donc que l'adaptation d'un témoignage, sans aucun recoupage critique. Données à prendre en compte au moment de la lecture. Une carte située en tête permet de suivre le parcours d'Allerberger sur le front au fil des années.

Allerberger a fait partie de la 3 Gebirgs-Division (3ème division de chasseurs alpins), Gebirgs-Jäger-Regiment 144. Né en 1924 près de Salzbourg, en Autriche, il est mobilisé en février 1943, avant ses 18 ans, il est expédié sur le front de l'est, près de Voroshilov en juillet 1943. Il participe au combat dans le bassin du Donets. Mitrailleur, il est blessé légèrement lors de son premier engagement. Le récit de la découverte d'un souterrain où des Soviétiques encerclés, pour survivre, se sont livrés au cannibalisme, offre un premier exemple de témoignage qu'il est impossible de confirmer, faute d'apparat critique.

C'est à l'armurerie de son régiment, où il se remet de sa légère blessure, qu'Allerberger découvre un fusil Mosin Nagant capturé et ses dons pour le sniping. Il abat bientôt son premier tireur d'élite adverse. Son unité alterne les phases de repli, où le sniper couvre l'arrière-garde, et défense statique de positions établies à la hâte où un sniper se révèle précieux. En octobre 1943, lors d'une offensive soviétique, le sniper prétend avoir vu les Soviétiques tirer sur leurs propres hommes qui refluaient. Impossible à confirmer là encore. Allerberger accompagne les patrouilles offensives entre les lignes. Sa division tient la tête de pont près des mines de manganèse de Nikopol. Allerberger témoigne de l'inefficacité des nouveaux uniformes d'hiver allemands, inadaptés aux conditions climatiques et qui pourrissent. Il préfère se faire confectionner un vêtement de camouflage spécifique par le tailleur de son régiment.

Pour avoir négligé une des règles importantes du sniper, changer de position après chaque tir, Allerberger perd un observateur, Moser, alors qu'il est dissimulé sous une épave de char. Après avoir repoussé une attaque soviétique, il découvre avec ses camarades 5 soldats allemands capturés un peu plus tôt égorgés dans un abri souterrain. Les Allemands se vengent sur un sergent soviétique capturé, torturé avant qu'un sergent ne l'abatte pour mettre fin à ses souffrances. Pour tenir le choc, on distribue aux hommes de la 7ème compagnie, celle d'Allerberger, de la Pervitine, une métamphétamine.

Au début de janvier 1944, malade, Allerberger est attaché au capitaine Kloss du 2ème bataillon. Il opère une fois avec Joseph Roth, un autre sniper, et en tandem, ils abattent un sniper soviétique particulièrement talentueux. Allerberger opère souvent seul, mais s'adjoint parfois un observateur. Sa division se replie, pressée par les Soviétiques, franchit le Boug. Le sniper décrit l'arrivée de 5 infirmiers survivants, témoins d'un massacre de blessés allemands dans un hôpital de campagne abandonné derrière, par une unité asiatique de l'Armée Rouge, sans qu'évidemment rien ne permette de recouper ces descriptions. Allerberger assiste à la blessure fatale du colonel von der Goltz, commandant le régiment 138 de sa division. Sur le Boug, ses tirs permettent de stopper une tentative de franchissement soviétique les 25-26 mars. Lors du repli vers le Dniestr, le sniper, à l'arrière-garde, abat les conducteurs des half-tracks des avant-gardes soviétiques.

En une occasion, Allerberger décime une unité soviétique de snipers féminins dissimulés dans les arbres. L'auteur en profite pour faire une digression qui montre le  retard qu'ont pris les Allemands sur le plan des tireurs d'élite par rapport aux Soviétiques, la Wehrmacht ne réagissant qu'en 1942-1943. Bientôt la division se replie en Bessarabie, aux portes de la Roumanie. Allerberger raconte comment le capitaine Kloss abat une sentinelle dont l'erreur a coûté de nombreuses vies humaines précédemment. Il décime les Soviétiques se baignant dans le Dniestr, et mène une opération "commando" pour capture la poule d'un sergent d'une unité voisine, à la demande de ses camarades. Fin mai 1944, la division est dans les Carpathes. Allerberger ne goûte pas aux joies des "bordels de campagne" après qu'un sergent vétéran lui ait exposé les méthodes de désinfection en vigueur dans l'armée, particulièrement douloureuses pour les soldats.

Pour l'envoyer en permission, Kloss expédie Allerberger dans une des nouvelles écoles de snipers créées dans les camps d'entraînement, fin 1943, près de Judenburg en Autriche. Allerberger peut visiter sa famille et dans le camp, il fait profiter de son expérience. Il manipule des Kar 98k avec différentes lunettes. Revenu sur le front, en Roumanie, début août 1944, il assiste au retournement des Roumains, évitant de justesse un piège où plusieurs de ses camarades laissent la vie. Il participe à des patrouilles pour secourir des Allemands encerclés ; une fois, il doit abattre, à la demande du sergent, un blessé impossible à secourir en raison du feu d'un sniper. Lors d'une autre patrouille, il peut constater la terrible efficacité des nouveaux fusils d'assaut StG 44. Allerberger continue d'utiliser son Kar 98 malgré l'arrivée de Gewehr 43, qu'il garde toutefois en réserve. En septembre-octobre, la division, repliée en Hongrie, repousse de féroces offensives soviétiques.

Près de Nyiregyhaza, Allerberger et son unité assiste aux exactions de l'Armée Rouge, en particulier les viols suivis des meurtres. Le sniper décrit une de ces scènes en détail, à laquelle il a assisté avant d'intervenir avec ses tirs. De nouveau, impossible de recouper ce témoignage, mais les faits sont avérés par d'autres sources à cette époque sur le front de l'est. Le 10 novembre, le désormais commandant Kloss, qui a pris la tête du régiment, est tué par un bombardement sur son PC ; les Soviétiques sont devenus experts en repérage des transmissions radios que les Allemands utilisent faute de téléphone. La division est repliée en Slovaquie en décembre 1944 et combat les partisans. De nouveau, Allerberger décrit les atrocités commises par ces derniers sur les prisonniers : un de ses collègues snipers aurait ainsi été découpé en morceaux dans une scierie. La division combat en Pologne, où là encore, le sniper témoigne du peu de compassion des Soviétiques pour les civils. Il a l'occasion de se servir enfin du Gewehr 43 pour repousser une vague d'assaut soviétique.

Allerberger n'a jamais porté les décorations que l'armée lui a attribué, qui auraient signé son arrêt de mort en cas de capture. Le maréchal Schörner le décore de la Croix de Chevalier de la Croix de Fer, qu'il reçoit le 20 avril 1945, dix jours avant le suicide d'Hitler. Au moment de la capitulation, la division est près d'Olmütz. Sepp tente sa chance avec un camarade, qui meurt en route par imprudence, afin de se replier à l'ouest pour se rendre aux Américains et non aux Soviétiques. Il y parvient, mais comprenant que les Américains vont les livrer, il s'échappe à nouveau. En forêt, il est assailli par des détenus de camp de concentration libérés, ce qu'il ignore à l'époque -du moins à ce qu'il dit. Arrivé près de Linz, il est détenu peu de temps dans un camp de prisonniers avant d'être libéré, et rentre chez lui le 5 juin 1945.

Comme souvent dans ce type de livres, le contenu vaut davantage pour l'aspect technique et matériel (naissance et évolution d'un sniper, ses méthodes, son équipement) que pour le contexte dans lequel il a combattu. L'absence du regard critique d'un historien, ou du moins de sa méthode, fait cruellement défaut pour contextualiser le témoignage.

mercredi 13 décembre 2017

Warren WILKINS, Grab Their Belts to Fight Them. The Viet Cong's Big-Unit War Against the U.S., 1965-1966, Naval Institute Press, 2011, 285 p.

Livre particulièrement intéressant. L'auteur a la particularité d'employer de nombreuses sources viêtnamiennes, communistes, pour expliquer la guerre conventionnelle menée par les formations du Viêtcong et les unités nord-viêtnamiennes au Sud-Viêtnam en 1965-1966, au début de l'intervention américaine. Et il les confronte aux sources américaines, quasi systématiquement utilisées par le reste de l'historiographie.

Comme le rappelle Glantz dans sa préface, on a trop tendance à croire que les Etats-Unis ont été défaits par leur incapacité à s'adapter à la guérilla mise en oeuvre par leurs adversaires. Mais en réalité, la guerre du Viêtnam a toujours été composite, hybride, avec une dimension conventionnelle : les affrontements de 1965-1966 en sont une illustration.

Dans la première partie, Warren Wilkins revient sur le Viêtcong. Hanoï décide de relancer l'insurrection au sud à partir de 1959, date de naissance de l'organisation logistique qui va orchestrer la piste Hô Chi Minh. Des sudistes exilés au nord après 1954 sont envoyés en premier pour réorganiser ce qui devient le Viêtcong, chapeauté par le général Tran Van Tra. Le Viêtcong est organisé selon le triptyque forces principales, forces locales et guérilla. Les premières sont bien armées et équipées, disposent d'un uniforme et n'ont rien à envier à des unités d'une armée conventionnelle. Le Nord-Viêtnam ne commence à envoyer des régiments entiers au Sud qu'à la fin de 1964. A l'offensive, le Viêtcong opère par des raids d'infanterie, des raids de sapeurs, des embuscades et du harcèlement à l'aide de roquettes et de mortiers. Il est très organisé en défense. Face aux Américains, il va appliquer la tactique dite "Attrapez leurs ceintures pour les combattre", qui donne le titre du livre : coller au plus près des Américains pour les priver de leur atout principal, l'appui-feu massif. Le général Chi Tanh, à qui on l'attribue généralement, n'a fait que populariser un concept préexistant. Le Viêtcong fait un usage surabondant des mines et pièges explosifs -beaucoup plus que des pièges moins sophistiqués, non explosifs, popularisés par le cinéma.

L'intervention au sud a divisé la direction politique du Nord-Viêtnam. Si le principe d'offensive générale et d'insurrection générale est adopté dès 1963, les frictions demeurent sur l'idée de conduire une guerre quasi conventionnelle, avec de grandes unités, pour balayer l'armée sud-viêtnamienne. Le mouvement s'accélère avec l'engagement américain qui se dessine en creux à partir de la seconde moitié de 1964. Le Nord accélère la création de grandes unités du Viêtcong, ce qui par contrecoup, en raison des défaites subies par l'ARVN, accélère l'engagement américain. Les Marines, en août 1965, affrontent le 1er régiment Viêtcong pendant l'opération Starlite. En partie pris par surprise, le Viêtcong se montre pourtant particulièrement, malgré sa défaite finale, et tire les leçons sur la capacité de projection des forces américaines, combinant ici débarquement amphibie et assaut héliporté. Hanoï crée, en septembre 1965, la 3ème division nord-viêtnamienne (dite "étoile jaune"), qui comprend le 2ème régiment Viêtcong, puis la 2ème division en octobre, enfin la 1ère en décembre, avec 3 régiments nord-viêtnamiens vétérans des campagnes de Plei Me et Ia Drang contre la 1st Cavalry. La 101st Airborne affronte le 2ème régiment en septembre 1965 ; à Ia Drang, à côté des régiments nord-viêtnamiens, il y a aussi le bataillon H-15 des forces locales du Viêtcong. Sur le front B2, au nord de Saïgon, est créé en septembre 1965 la 9ème division Viêtcong à 3 régiments, qui est de recrutement mixte (son chef vient du Nord), comme la plupart des unités viêtcong, et la 5ème division viêtcong formée peu après. La 9ème division Viêtcong se frotte à la 173rd Airborne Brigade, puis à la 1st Infantry Division, notamment à Ap Pau Bang en novembre 1965. Bien que la victoire soit clairement du côté américain, les dirigeants communistes en retirent l'idée que la tactique "Attrapez leurs ceintures" est quand même la bonne. Pour la suite de la campagne de grandes unités, au printemps 1966, le Nord-Viêtnam accélère l'envoi de forces au sud, avec en particulier des unités d'artillerie. La stratégie du nord relativise ainsi les erreurs supposées de Westmoreland, le commandant en chef américain au Viêtnam, qui pour consolider le déploiement de ses troupes devait défaire les grandes formations viêtcong et mener une guerre plutôt conventionnelle.

Les premiers engagements, au nord de Saïgon, puis sur la bande côtière au centre-nord du Sud-Viêtnam dans la région militaire 5 des communistes, ne sont guère encourageants. Les pertes sont lourdes, pour des résultats moindres, même si depuis le départ, le Viêtcong soutient le pilonnage massif de l'appui-feu américain, parfois décisif, mais qui en certaines circonstances montre aussi ses limites, ne pouvant déloger le Viêtcong de ses positions. Face aux Marines, dans le nord, si les unités viêtcong et nord-viêtnamiennes ne sont pas détruites, elles subissent de lourdes pertes. La 9ème division viêtcong s'épuise, au nord de Saïgon, face aux unités américaines. La 5ème division, engagée à cette époque, ne réussit guère mieux.

Un débat intense règne au Nord sur la stratégie des grandes unités, mais elle continue durant l'été 1966, avec le même échec dans la province de Binh Long, au nord de Saïgon. Ce n'est qu'après que des propositions se font jour d'un retour à la guérilla, avec les pertes subies par les grandes unités dans la seconde moitié de 1966. Inquiets sur l'issue de la guerre, les dirigeants du nord optent pour une relance de l'insurrection générale-offensive générale, pour empêcher les Etats-Unis de sortir vainqueurs. Le plan est remodelé par le général Van Tien Dung, chef d'état-major de l'armée nord-viêtnamienne, appuyé par Le Duan et le général Chi Tanh. Il s'agit d'une combinaison militaire et politique pour faire s'écrouler le régime sud-viêtnamien. Les unités américaines seront attirées par des diversions sur les front nord (Khe Sanh) et centre (Haux-Plateaux). Le choix de cette stratégie, qui mène à l'offensive du Têt, découle de l'échec de la stratégie des grandes unités : elles n'ont pas pu défaire les forces américaines assez vite, les dirigeants communistes ayant surestimé la puissance d'une infanterie légère certes remarquables mais relativement démunie face à la combinaison des armes mise en oeuvre par les Américains et qui provoquent de lourdes pertes. L'incapacité de remporter une guerre de type conventionnelle conduit donc au Têt.

De fait, les communistes eux-mêmes reprochent aux Américains de trop s'appuyer sur leur appui-feu et de ne pas mener un véritable combat d'infanterie. Mais les Viêtcongs et Nord-Viêtnamiens ont été sujets aux baisses de moral, à la désertion, et n'engagent le combat rapproché, majoritairement, que lorsque leur situation tactique leur est favorable. De plus, organiquement, les unités nord-viêtnamiennes ont un appui-feu plus fourni que les Américains, qui redoutent les nombreux RPG mis en oeuvre par leurs adversaires. Si la tactique américaine, pour économiser le sang, préconise de fixer l'adversaire pour l'écraser sous l'appui-feu, certaines unités ont aussi pratiqué la manoeuvre d'infanterie pour détruire l'ennemi en combat rapproché. Parfois, les tués adverses le sont plus par les armes de poing que par l'appui-feu ; inversement, les Nord-Viêtnamiens n'ont jamais hésité à utiliser un appui-feu massif quand il était disponible, comme on le voit le long de la zone démilitarisée en 1967 face aux Marines, à Con Thien. Les alliés américains au Viêtnam, comme les Australiens ou les Néo-Zélandais, sans parler des Sud-Coréens, se reposaient aussi largement sur l'appui-feu. Finalement, soit les communistes n'ont jamais trouvé de réponse à la combinaison des armes américaines, soit le soldat américain s'est montré meilleur en combat rapproché qu'on ne l'a souvent dit : les deux facteurs réunis expliquent pour bonne partie les terribles pertes du Viêtcong, et des Nord-Viêtnamiens.